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LE Beskidy Trophy

LE Beskidy Trophy

VTT - 14/06/2013

Merci à Eric pour ce compte rendu qui donne l'eau à la bouche. Je crois que l'année prochaine, direction Pologne!!

 

Voici également l'album +  le site du Beskidy

 

> Cela fait maintenant deux ans que je participe, de manière plus ou moins régulière, à des marathons VTT en Pologne. Tout a commencé avec mes amis expatriés Espagnols, puis ensuite avec l'équipe "Daleko Jeszcze", dont font partie Wojtek, Michał, Mateusz, et d'autres que je connais moins.



Wojtek est, depuis un an, mon inséparable ami, en grande partie du au fait qu'il habite à 100m, ce qui nous permet de nous entrainer souvent ensemble. Mais j'apprécie aussi grandement son caractère jovial, son enthousiasme, et sa manière de ne jamais se prendre au trop sérieux. Je me plais a le taquiner sur la manière parfois excentrique dont il s'habille en vélo, notamment ses grandes chaussettes blanches et son inséparable foulard autour du coup, mais cet amateurisme apparent cache chez lui une véritable prédisposition au sport et un certain talent.


Michał est une connaissance commune de mes amis Espagnols; il travaille non loin de moi et nous mangeons ensemble de temps à autre, également avec Cesar, au restaurant de la Santander Bank. Célibataire et propriétaire d'un Specialized Epic 29er en carbone équivalent à 3 mois de salaire, il prend sa passion du vélo très à cœur, et n'aime pas perdre. J'apprécie sa droiture et sa ponctualité, bien que sa tendance à vouloir montrer qu'il connait tout agace parfois un peu. Dans le peloton, il connait tout le monde: il est l'exemple type du "vélo-socializing"...


Mateusz, ami d'enfance de Michał, se mesure aussi régulièrement à nous, c'est le quatrième mousquetaire. Ses cheveux longs et son look "Jesus" cachent des jambes d'acier, et il complète le carré dans le même ordre de grandeur en performances au sein de "Daleko Jeszcze". Autre particularité et non des moindres, il a une copine aussi férue que lui de VTT, et qui accède souvent aux podiums féminins... Ils vivent à deux leur passion à fond, chance que je leur envie ; je les apprécie également beaucoup pour leur simplicité et leur générosité sans bornes.


Seuls Michał, Wojtek et moi étions censés participer à l'aventure qui suit, mais l'histoire qui suit y ajoutera ce dernier acteur. Nous avons tous les quatre, à plusieurs reprises, participé à des éditions du cycle de compétitions nommé "MTB Powerade Marathon", unanimement reconnues comme les mieux organisées, les plus belles, mais aussi les plus exigeantes car toutes en montagne.


A l'inverse de certaines autres compétitions, elles sont à caractère moins commercial, moins de participants y prennent part, mais le niveau y est plus relevé, et les itinéraires sont élaborés par des passionnés. Les participants s'entraident volontiers, et le fair-play règne. Rare est le phénomène des "bouchons du départ". La distance reine, "Giga", ne présente jamais la moindre répétition avec en moyenne 80km d'itinéraire balisé et sécurisé.


Un homme porte à bout de bras cette véritable "entreprise ambulante"; ancien champion cycliste, il se nomme Grzegorz Golonko. Lors de chaque évènement, il est présent partout, supervisant les courses en maints endroits clés, aidant au passage les VTTistes en difficulté à repartir. En contact permanant avec ses "participants" via le forum, il vit en immersion totale dans sa passion.


Grzegorz Golonko n'organise pas que les marathons Powerade. Il est aussi l'inventeur du Beskidy Trophy et du Sudety Challenge, deux courses par étapes. L'une est en étoile et sur 4 jours, l'autre en itinérant sur une semaine. Au passage, il organise aussi des triathlons depuis cette année...

 



Le Beskidy Trophy est la plus ancienne de ces compétitions, et a atteint en sept ans une renommée internationale, couronnée en 2013 par l'accession au statut S2 de l'UCI des courses VTT par étapes, aux côtés de l'Alpentour, de l'Andalucía Bike Race, ou encore Cape Epic.

 


 


Elle consiste en quatre courses équivalentes à une distance Giga, dépassant allègrement les 2000m de dénivelée (3000 pour certaines !), ponctuées de passages très techniques. Le cadre, magnifique, à travers sombres forêts et pâturages bucoliques, y est aussi pour beaucoup. Les départs et arrivées ont tous lieu à Istebna, localité de montagne non loin du point de convergence des trois frontières Polonaise, Tchèque, et Slovaque. Les Beskides, «Beskidy » dans les trois langues, désignent cette région de la chaine des Carpates.



Depuis l'apparition de l'espace Schengen, les étapes passent par les trois pays, donnant une portée symbolique et une certaine aura. Les étapes se présentent sur la carte comme les pétales d'une fleur, atteignant chacune un sommet proéminent local : Czantoria, Rysianka, Wielka Racka et Klimczok. Istebna, durant ces 4 jours, abrite un véritable "village Trophy", tel celui du Roc d'Azur.



Le "Trophy" est connu partout dans les Beskides, des publicités affichent sa date, et les habitants des villages se massent au bord des chemins pour assister à son passage, haranguant les VTTistes dans leur accent montagnard local.



Michał y a déjà participé une fois, et un ami francophone de Varsovie, Albert, trois fois. Les deux m'en ont parlé de manière très passionnée. Cette année, Wojtek décida aussi de tenter l'aventure, et, de facto m'invita à me joindre à eux. L'évènement a habituellement lieu durant un pont de 4 jours qui a lieu début Juin en Pologne. J'hésitai longtemps et pris la décision relativement tard, n'ayant pas la certitude d'un point de vue organisationnel; je ne voulais pas en particulier abandonner Dorota et Mikołaj seuls 4 jours pour satisfaire mon fantasme de mari égoïste.


Mais tout se décanta lorsqu'elle m'annonça que son Vendredi et Samedi n'était point libres à l'université, ce qui dans tous les cas nous empêchait de partir en vacances, et que sa mère venait en renfort. Ce devait être cette année, sinon je n'en aurais probablement jamais à nouveau l'occasion.



La fin très tardive de l'hiver ne facilita pas notre préparation physique pour ce défi qui, si l'on souhaite le savourer et non le subir, requiert un entrainement conséquent. La neige ne fondit véritablement qu'à partir de la mi-Avril, et une contusion au genou, contractée en course à pieds, ne me facilita pas la tâche. Cependant, nous nous y primes bien avant en nous entrainant en salle, notamment moi et Wojtek, que je formai à l'ergomètre d'aviron, exercice à grande valeur ajoutée dans la perspective du VTT. Dès la disparition du verglas, nous fimes des sorties de plus de 100km en vélo de route, puis véritablement du VTT dès le mois de Mai. Wojtek, très ambitieux, se paya même un stage d'entrainement en Espagne durant le mois de Mars, et loua à nouveau un vélo lors de vacances en Crète par la suite. Auparavant de condition similaire à lui, je dois dire que je décrochai complètement à partir ce moment-là; Michał, traditionnellement numéro 1, et qui s'entraina lui aussi intensément, et Wojtek, étaient sans le moindre doute un cran bien au-dessus. Qui des deux serait le meilleur en 2013 ?


Le 18 Mai, un tout premier marathon VTT à Złoty Stok, dans les Sudètes et sur la distance Giga, nous donna l'occasion de faire un point sur les forces en présence. Wojtek et Michał eurent tous deux un problème technique durant l'épreuve (crevaison pour l'un, pédale pour l'autre), mais Wojtek remporta le match haut la main... La guerre froide couvait dans la perspective du Trophy ! Quant à moi, je confirmai ma mainmise sur la troisième place dans l'équipe en disposant de Mateusz dans les montées.


Vint enfin le Jeudi soir du 29 Mai. La Toyota de Wojtek et ma Focus, garées dans la rue Stronska, se chargèrent progressivement de vélos: 6 en tout. Chacun emmenait un "mulet" de rechange ! Wojtek utilise habituellement un KTM en carbone, et emmenait un Unibike en aluminium modérément vieux, habituellement vélo de ville. Michał, fan des 29ers, possédait outre son Epic, un Surly Ogre au cadre en acier, lui aussi 29". Quant à moi, le Qbikes accompagna le Tomac; je ne comptais pas vraiment l'utiliser, mais sa compatibilité en faisait un vivier de pièces de rechange.



Nous arrivâmes tardivement à Istebna au logement que Michał avait trouvé: des maisons jumelles en bois, un brin kitsch et habituellement dédiées à la saison du ski, et pour l'occasion investies par des VTTistes venus de toute l'Europe, surtout du Nord. Nos voisins, en l'occurrence, étaient Russes. 430 participants prenaient le départ, totalisant non moins de 20 nationalités. Evidemment, les Polonais étaient les plus nombreux, sans surprise aussi bon nombre de représentants de pays limitrophes: Allemagne, Tchéquie, Slovaquie, Ukraine, Biélorussie et Russie.



Mais plus surprenant, un impressionnant contingent de 90 personnes venait du Danemark, faisant cette petite péninsule plate la seconde nation du Trophy. D'autres pays épars complétaient, et, pour ma part, j'eus l'immense honneur de représenter la France à moi tout seul...

 

 



Etape 1 : Czantoria



Depuis quelques jours, toutes nos inquiétudes étaient focalisées sur la météo. Jusqu'à présent clémente, la grosse perturbation qui, dans les semaines suivantes devait provoquer les inondations du Danube et de l'Elbe, faisait son entrée en scène, le jour exact du départ... Tout était sec la veille, mais nous nous réveillâmes dans une vision de forets ruisselantes. C'est la raison pour laquelle nous avions tous opté pour le vélo "bis", au cas où l'une des étapes se présenterait sous la forme d'un immonde bourbier. Ce qui était précisément le cas aujourd'hui.


Wojtek et Michał, point désireux d'user inutilement leur monture en carbone, optèrent pour l'Unibike et le Surly. Quant à moi, ne connaissant que trop peu la fiabilité du Q-bikes en conditions extrêmes, je me décidai tout de même pour le Tomac. Nous allâmes récupérer nos numéros et nous habillâmes en tenues longues. Wojtek opta même, outre son foulard et chaussettes blanches, pour ses couvre-chaussures bleu-vif, ce qui lui donnait un look plus qu'improbable pour un participant du Trophy! Nous emmenâmes tous nos K-way de vélo, mais, une fois dans le corridor de départ, la pluie cessa miraculeusement, et nous les rangeâmes rapidement dans nos sacs. Les longues minutes qui précédèrent le compte à rebours me donna tout le loisir d'examiner le peloton. Partout, ces visages de cyclistes rôdés, cette même expression dans le regard qui traduit à la fois une froide détermination mêlée d'une immense générosité dans l'effort. La même expression, chez les hommes, chez les femmes aussi, qui par la suite s'avèreront ne pas être ici par hasard.


Il y en a une, justement, la quarantaine, à côté de moi; un regard sur son numéro m'indique qu'elle est Danoise, et j'en profite pour poser la question qui m'intrigue : "vous vous êtes tous passés le mot pour être autant ?". Amusée, et elle m'explique qu'un même club, habitué à "descendre en Pologne", regroupe à lui seul presque la moitié des Danois. Mais l'attrait s'explique aussi par le fait que du Danemark, pays qui ne possède au mieux que des dunes, les montagnes Polonaises sont parmi les plus rapides d'accès, que la compétition est très belle, et que, en comparaison de celles en Allemagne, ce genre de chose coûte bien moins cher. Je recroiserai Inge maintes fois durant les étapes et deviendrons amis.



5, 4, 3, 2, 1, start ! La colonne des VTTistes, éphémèrement encore propre, s'élance sur l'asphalte, qui conduit rapidement aux premières montées en sous-bois. Rapidement, les Beskides nous annoncent la couleur. Les centaines de coureurs passés avant nous ont transforms en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire la paisible piste de forêt en bourbier. Michał prend le large, Wojtek s'embourbe et bloque son dérailleur ; C'est Grzegorz Golonko en personne, ici par hasard, qui l'aide à repartir, non sans un regard dubitatif sur sa tenue et sa monture… Une heure plus tard, je reconnais le refuge de Stożek Wielki, et nous sommes au niveau des crêtes, ondulant en montées et descentes ; ces dernières, meurtrières, sont extrêmement glissantes, et mon manque de technique me pénalise de manière flagrante, un nombre incalculable me passe devant; Wojtek et Michał sont volatilisés depuis lurette. Je profite d'un fragment particulièrement raide, où comme moi un Tchèque préfère descendre à pieds. Sympathique, nous lions connaissance. Je plaisante sur le fait que nous roulons chez lui, car nous sommes momentanément versant Tchèque. Mais il me scotche soudain : "Etais tu là, il y a deux semaines, lors de cette compétition au Lac de Garde en Italie ?"


Nous franchissons Czantoria, et à l'issue d'une nouvelle descente scabreuse, se trouve tout en bas le premier buffet. Ces derniers proposent bananes, oranges, biscuits, boissons énergétiques, mais aussi un point mécanique ou les cyclistes infortunés peuvent faire réparer à la hâte un ennui mécanique. La foule se bouscule: les vélos sont tous sales et les premiers dégâts sont nombreux: crevaisons, roues voilées, chaines cassées, freins (déjà !) HS...


"Eric !" Je reconnais Michał qui vient justement de terminer son tour: "Figure toi que j'ai pété un rayon !". A son grand dam, le mécanicien s'est contenté d'éliminer le rayon récalcitrant d'un coup de sécateur. "Au suivant !".


"Put..., mon Surly vaut que dalle dans cette gadoue, peste-t-il", tout en enchainant sur le récit de l'épique descente qui lui permit d'effacer quinze coureurs (mais au prix du rayon). Nous roulons, et marchons ensemble un certain temps par la suite. Nous sommes entièrement versant Tchèque, les montées se succèdent en dents de scie dû au fait que nous traversons chaque vallée transversalement. Michał disparait dans la descente menant au second buffet, mais à ma grande surprise, je l'y retrouve encore une fois : "Eric, merde, j'ai pété un second rayon ! Tant pis, je roulerai peinard jusqu'à la fin, faut quand même que je finisse...". Nous évoluons ensemble dans la longue montée qui nous ramène petit à petit vers la frontière Polonaise.


Un long faux plat, pourtant pas très pentu, oblige tous les coureurs à pousser le vélo tellement la boue, une épaisse glaise grasse, empêche toute adhérence du pneu, de quelle nature qu'il soit... J'en profite pour manger mon lot de substances chimiques: tubes de gels à haute teneur en carbone, mousse de fruit enrichie en vitamines, bâtons et pâtes de fruits énergétiques, fiole de magnésium aromatisé pour les crampes... Mon camelback quant à lui, est rempli d'eau enrichie de poudre isotonique Isostar... Ce menu sera mon repas de midi durant quatre jours, ainsi que pour l'essentiel de la foule...


La pluie se remet à tomber lors de l'arrêt au troisième buffet, lors duquel je profite pour enfiler mon K-way: je toussais un peu les jours auparavant, et je compte préserver ma santé autant que mon vélo. Michał, lui, saute l'arrêt sans se désaltérer.


Des douleurs aigues apparaissent dans mes articulations des genoux durant les dernières montées. De plus, mon dérailleur arrière, saturé de boue, devient de plus en plus dur, et tarde à changer de position, ce qui est fâcheux dans les passages alternant les bosses. Je décide de lever un peu le pied, et termine tranquillement. La dernière descente, au prix de maints virages saturés de boue perverse, nous ramène en Pologne, via un cours d'eau que nous franchissons dans son lit même. Le son des hauts parleurs annonce soudain l'apparition imminente du stade d'Istebna, dans lequel nous entrons de manière totalement inattendue, faisant irruption d'un bois. Michał est arrivé il y a dix minutes, et Wojtek environ trente. Ce dernier est joyeux comme à l'accoutumée, malgré la perte de ses couvre-chaussures, détruits dans cette véritable guerre de tranchées. "Imaginez un peu avec mes pneus Saguaro usés, je me suis presque cru comme dans notre sortie de Décembre dans la neige, Eric !". Michał, l'air grave, s'empresse de mentionner la perte des deux rayons.


Nous regagnons la maison, où les Russes font déjà la queue au tuyau d'arrosage, pour nettoyer les vélos. J'en profite pour lier connaissance. "Vous venez d'où ? Moscou ? Combien de km ?". Amusé, mon interlocuteur répond qu'ils ont voyagé en avion, et qu'un véhicule s'est chargé du transport des vélos. "On vient habituellement au Beskidy Trophy et au Sudety Challenge, car chez nous on n'a pas trop de montagnes, tu sais...". Avant d'ajouter "Parfois aussi à l'Alpentour". "C'est un peu plus cher quand même aussi ?", j’interroge. "A vrai dire on s'en fout. Ce sont les sponsors qui payent !". Interloqué, je réponds qu'en effet ils ont de la chance, avant de changer de sujet : "Et alors, aujourd'hui ça a gazé pour vous ? Pas trop de casse ?".


"Ça va, j'ai fini sixième", me répond Alexeï Pinguchin, champion local en Russie et représentant de l'équipe Merida. "Et toi ?". Il écoute avec compassion la liste de mes malheurs, sans la moindre hypocrisie, et me prodigue quelques conseils avisés. Alexeï est l'exception qui confirme la règle: mis à part lui, le reste de la troupe Russe est aussi bavarde qu'une porte de prison.


La douche prise et le repas (de spaghettis, cela va de soi) avalé, l'heure de l'inévitable révision est venue. Michał et Wojtek ne s'en font pas autant que moi, ils prennent demain leur monture en carbone, car il doit faire beau. Tout est en ordre sur le Tomac, les freins n'ont paradoxalement pas trop pris car j'ai beaucoup marché... Mais une inspection du câble de dérailleur s'impose. Il s'avère que la boue est remontée à travers le tube jusqu'à mi- longueur, rien qu'à cause des changements de vitesse !

Pour le lendemain, je décide d'appliquer un stratagème vu durant l'étape de ce Jeudi : protéger avec un folio plastique et du scotch la partie ouverte sur le tube arrière... Mon vélo fera ainsi les trois dernières étapes, cela marche.

Wojtek venait juste de munir son KTM de nouveaux pneus Maxxis 2'2. Problème, cette nouvelle largeur ne tolère plus qu'à peine, sous le U de la fourche, la présence du garde-boue en folio plastique qu'il vient aussi d'acheter. "Wojtek, enlève ce truc, ça va te faire chier tout le temps demain, avec toute la boue", lui répétais-je. En vain : "regarde, il y a 2mm, ça va !".

 

 



Etape 2 : Rysianka



La nuit est bizarre, comme toutes celles qui suivent en général mes marathons Giga: soif inétanchable, pouls rapide, jambes lourdes le matin. Plus, moins courant, douleur dans le genou droit, comme s'il avait exagérément forcé vers l'intérieur. Je découvrirai par la suite, en n'utilisant que ma seconde paire de chaussure, que cela était dû aux plaquettes de pédales Times usées. Le soleil nous réserve une agréable surprise au matin, aussitôt tempérée par l'herbe gorgée d'eau: il a plu toute la nuit. Le rituel est le même: déjeuner, étirements, Isostar, et barre énergétique. Le départ est à 9h.


Aujourd'hui, les tenues courtes sont de rigueur, et je prends beaucoup d'eau pour cette étape qui doit être plus longue que la veille. Nous collons les profils sur le cadre, autocollants longiformes représentant l'élévation, la distance, et les buffets. Surprise, l'étape a été légèrement raccourcie en raison de la boue, mais la dénivelée, elle, augmente de 300m ! Moins de chemins, mais à la place plus de routes passant plus haut ou plus bas...


Le peloton s'élance, mais visiblement mois enthousiaste que la veille: j'ai le pressentiment que beaucoup ont commis l'erreur de rouler le premier jour comme pour un simple marathon à la journée... Ce qui se traduit dans la toute première montée, ou soudain le mouvement général ralentit, et retrouve comme par magie l'allure qui était la sienne lors des dernières montées la veille. Le but de la journée est Rysianka, point culminant de toute l'épreuve à plus de 1300m de hauteur. Distant d'Istebna, il se traduit sur la carte par une approche et un retour empruntant des chemins de traverses, cumulant ici et là maintes montées et descentes plus anecdotiques. Le total avoisine 3000m de dénivelée !


Lors de la toute première montée hors bitume, j'aperçois un coureur en combinaison rouge cherchant quelque chose dans la rivière en contrebas. Quelle poisse me dis-je, en trouvant qu'il ressemble un brin à Michał. Lorsque je le dépasse, il s'agit bel et bien de lui... "Michał, qu'as-tu perdu ?!" criais-je ? "La vis de ...". Je n'ai pas le temps d'écouter la suite. Je me réjouis simplement de ne pas avoir un vélo si sophistiqué. Le parcours nous ramène au niveau de plancher des vaches, ou nous passons sous un pont autoroutier. Arrive le premier buffet, suivi de la longue montée vers Rysianka, que j'entame en bavardant avec Inge, la Danoise rencontrée la veille. L'eau de la nuit ruisselle des flancs de la montagne, et petit à petit chacun se met à marcher. Inge, plus légère et moins pénalisée par l'adhérence, parvient à pédaler plus longtemps et plus loin. Vers la mi-hauteur, la montée nous offre un répit temporairement plat, avant de reprendre. Une voix familière sonne dans mon dos. "Tu sais, les plateaux Shimano sont mieux, car...". Michał bavarde à haute voix avec un gars en vert. "T'as cassé un rayon ? Que t'es-t-il arrivé mon pauvre Michał ?", demandais-je ? "J'ai cassé la chaine et tombé le bordel dans l'eau !". Son monologue se poursuit, muant petit à petit en comparatif de marques. "Pédale et ferme ta g.... !", crie soudain celui au maillot vert, excédé par le manque de place. Michał redouble d'intensité et disparait devant en silence.


Plus nous montons, plus le sol est gorgé d'eau, cela n'est pas de bonne augure. Nous parvenons à une longue portion en contrebas de Rysianka, où la piste n'est qu'un grand champ de bataille de glaise jaunâtre, dans laquelle des centaines de prédécesseurs se sont débattus. Tout le monde pousse le vélo, et il n'y a nulle-part ailleurs où marcher: trop escarpé au-dessus et en contrebas. Mais le problème n'est pas seulement là: la terre colle tellement que le système pédalier-dérailleur-chaine devient rapidement invisible à travers un cube de glaise qui ne cesse de grossir, grossir... Je tente de porter mon vélo sur l'épaule quelques instants, mais peine perdue: trop lourd ! Je me résous à plonger ma main entière dans ce bagage inutile et de l'enlever avec les doigts.


Un homme assez grand et d'un certain âge, propriétaire d'un 29er jaune fluo, est en proie au même souci: nous "déglaisons" ensemble, riant de notre infortune, malgré la langue qui nous empêche de communiquer: il est Biélorusse. Lui aussi fera désormais partie de mes "amis de route", que je recroiserai maintes fois en échangeant un salut.


Plus loin, marchant toujours, je tombe sur des bandes de velcro blanches, piétinées dans la boue. Il me semble les reconnaitre, un rictus se forme sur mon visage. Rictus qui se transforme en éclat de rire lorsque cinquante mètres plus loin, je reconnais le garde-boue de Wojtek, gisant demi-mort dans la glaise. Furtivement, je le glisse dans mon sac pour lui faire une surprise ce soir...


Nous franchissons Rysianka, sur lequel trône un refuge. Des randonneurs essaiment, certains sont visiblement excédés : "Dites-moi mon brave, il y en a encore beaucoup de vous autres ?", demande un vieil homme tonitruant. Arrive la descente raide, sans transition. Une fois de plus, je paye cash mon manque de technique: je marche, tout le monde descend. Lorsque la pente redevient abordable, je me convaincs : si eux, pourquoi pas moi ? Suis-je si manchot ? J'enfourche le Tomac. Je maitrise tant bien que mal une centaine de mètres, avant qu'une ornière ne m'envoie paître dans le bas-côté: je tombe fesses en premier dans la rigole. Allons... Un peu de marche, le temps de passer quelques racines, et je retente ma chance, dans un endroit un peu plus pierreux: pierres signifie adhérence ! Mes freins humides et incandescents chantent aussi fort que la Castafiore. Mais, lors d'un ressaut, je retombe, à nouveau sans gravité. Mais mon numéro est cassé... Je me résigne à marcher pour de bon. Je dépasse deux concurrents réparant une crevaison. Puis, en bas de la descente caillouteuse, je découvre un quad de secouristes en train de charger un VTTiste sur une civière... Bien qu'attristé, cela me réconforte un peu dans ma stratégie : A quoi bon prendre des risques si cela doit se solder par ce genre d'ennui, y compris une simple crevaison ?



En atteignant le second buffet, je découvre qu'ils sont à court de boissons : les précédents ont utilisé tous les verres de Powerade pour nettoyer la boue dans leur chaine ! Heureusement que j'ai une bonne provision. Stratégie est à nouveau le mot qui me vient à l'esprit : ma chaine est elle aussi inutilisable tellement elle saute. Une rivière coule en contrebas de la route. Je descends et au plus profond de son lit, je rince le vélo, à grandes gerbes d'eau. Dix minutes de sacrifiées, mais je repars comme neuf. Je dépasserai moult concurrents luttant avec leur dérailleur récalcitrant. Mais mon avantage ne durera qu'un moment: de nouvelles portions glaiseuses auront vite raison de la propreté retrouvée. Cependant, le soleil brille au plus fort, et le sol semble sécher au fur et à mesure de cette étape interminable.



Nous repassons sous le pont autoroutier, le dernier buffet, avant qu'une dernière ultime nous fasse monter et redescendre une fois par monts et vaux, histoire que la dénivelée fasse 3000 comme prévu... Les écarts sont à présent grands, les concurrents devant et derrière se font de plus en plus rares. J'effectue la dernière montée avec un Danois avec qui je sympathiserai aussi. Je lui suis infiniment reconnaissant de notre bavardage, tellement cette dernière montée sembla longue. Nous rattrapâmes un autre groupe de Danois, avec qui il se fondit, et je continuai devant. Arrivé à la dernière montée, un mur, je décidai de m'autoriser une effraction à la règle, passant en force. Puni aussitôt: Clac ! Chaine cassée... me voilà dans de beaux draps. Les Danois passent, mon ami me crie "Ne répare pas, marche ! Y'a ensuite que de la descente !". Constatant à quel point la chaine est sale, je décide de l'écouter et la fourre dans ma poche. Le haut de la colline est cependant assez long et me force à marcher un bon kilomètre avant de pouvoir réellement descendre avec mon seul élan. L'herbe est molle, et je me prends à trottiner dedans. Ce petit jogging me fait un bien fou aux jambes. Passé la descente, quelques portions de route asphaltée me ramènent en douceur à l'arrivée. Les Danois sont là que depuis cinq minutes, mon ami a eu raison et je le remercie.


Wojtek a une fois de plus gagné, il a fini deux heures avant moi, et une heure avant Michał, encore avec sa mine des mauvais jours. Mais des choses se sont passées avant mon arrivée : Wojtek repart à la maison, il charge déjà...



La raison officielle: sa boite lui a collé un déplacement professionnel dès Lundi, ce qui n'est pas très raisonnable le lendemain de l'arrivée d'un Trophy. Mais il y en a au moins trois autres... Une fois seul, il m'explique que sa copine fait la tronche. "Wojtek, t'aurais pas dû louer un vélo en Crète", lui répondis-je... Il semble aussi que Wojtek, intrépide qui renie toute stratégie, ait roulé les deux étapes à fond... Il m'avoue ne pas être certain de pouvoir poursuivre le lendemain, même s'il en avait la possibilité.



Enfin, une dernière, taboue mais criante d'évidence: La pomme de la discorde entre Wojtek et Michał éclate au grand jour. Entre un favori auto-proclamé et un outsider dont la décontraction irrite, hiérarchie et égos sont bousculés. Tout cela serait peut-être resté inaperçu si les réparations du Spec ne prenaient pas plus d'importance que la cuisine ou la vaisselle... Les VTTistes sont des hommes de caractère. Incompatibilité d'humeur, cela arrive : on ne se découvre vraiment que lorsque l'on se côtoie dans les conditions extrêmes. Wojtek a téléphoné à Mateusz, qui est déjà en route pour le remplacer opportunément durant les deux dernières étapes. Je suis un peu déçu qu'il s'en aille, lui aussi est gêné, il s'était tant réjoui lorsqu'il a su que je venais. Afin de détendre un peu l'atmosphère, je sors de mon sac le garde boue: "Regarde, j'ai une surprise pour toi !". Tout le monde éclate de rire. Apprenant mon cassage de chaine, Wojtek sort à son tour un maillon rapide de son sac: "C'est un SRAM, je me suis trompé au magasin, car j'ai du Shimano... C'est pour toi, bonne chance pour la suite !".



La pluie se remet à tomber en soirée. Michał et moi révisons les vélos à l'intérieur. Mateusz, accompagné de sa copine Dorota, arrivent vers 23h. Mateusz a lui aussi pris deux vélos, le vrai et le mulet ! Plus celui de Dorota, bien qu'elle ne participe pas.

 

 




Etape 3 : Wielka Racza



« C'est l'étape reine ! », ne cesse de répéter Michał, bavard comme à l'accoutumée, dès le réveil. Malgré le bon feeling de la veille, le simple fait de savoir que cette étape-là sera la plus longue, la plus haute, et la plus technique de toutes, ne me réjouit qu'à moitié. Mateusz est dubitatif, ne sachant quel état d'esprit adopter entre la verve de Michał, mon "blues du soldat" et la dure réalité des chiffres : kilométrage et dénivelée, qui doit crever les 3000m. Et les nuages sont de retour, ce qui ne laisse rien augurer de bon. "Bon sang, je me demande si je ne vais pas rouler plus de huit heures aujourd'hui" lâche enfin Michał, ce qui achève de nous effrayer. Mateusz choisit de rouler avec son vélo "Bis", comme nous lors du premier jour; quant à moi, j'embarque plus d'eau que jamais, ainsi que moult gels et barres énergétiques. Roulant vers le départ, nous apprenons que la distance et la hauteur ont été à nouveau légèrement réduites, en raison de la boue, et je constate avec satisfaction qu'un morceau signifiant de la crête de Wielka Racza, sommet du jour, a été escamoté.



Le scénario désormais routinier du départ se répète. Mais j'ai comme l'impression que beaucoup de gens manquent à l'appel : l'étape de la veille a été meurtrière, le tri entre ceux qui gèrent et ce qui ne l'ont pas fait s'est opéré.


Durant un temps, j'essaie de coller Mateusz, mais j'abandonne rapidement l'idée de rouler au même rythme qu'un homme frais. Les premiers mètres hors bitume sont à ma grande surprise peu glissants: il n'a pas plu durant la nuit, et la chaleur de la veille a bien séché la terre. Soudain, surprise, là je crois rêver: La première personne de la journée victime d'une avarie est à nouveau Michał. Sur le bas-côté de la route, je le vois se débattre avec des chambres à air... Je lui demande si tout va bien histoire d'avoir la conscience tranquille, mais je ne peux m'empêcher de rire dans ma barbe en songeant à son perpétuel discours paternel relatif à tout ce qui concerne l'entretien du vélo. Passé l'engourdissement du début de course, mon cœur se remet petit à petit dans le bain et je retrouve mes jambes. Quelques montées sèches se succèdent; je les passe toutes en pédalant, tandis que beaucoup cèdent aux sirènes de la marche à pieds...



Le premier buffet apparait relativement en avance dans l'étape. Etant donné que j'ai pris une quantité un peu excessive pour cette étape raccourcie, je choisis de le zapper purement et simplement, continuant mon chemin à vive allure. Il en sera de même pour le second, ne voyant pas la nécessité de consommer d'eau supplémentaire alors que j'ai pour l'heure très peu tapé dans ma propre réserve.


Après quelques descentes sèches et rapides se profile la montée vers Wielka Racza, longue et raide. Des gens doublés au buffet me reprennent en entamant tambour battant, mais ceux-là ne tiendront pas. La piste en graviers ne pose aucun problème d'adhérence; je suis verrouillé sur les cornes de mon guidon, mes jambes tournent comme une horloge, et j'atteins le sommet une heure plus tard dans une brume des plus totales.


Un crachin épais tombe, je sais que la descente prendra un certain temps et je m'arrête pour me revêtir, manger mes provisions et me désaltérer. Je m'attendais à ce que la descente soit longue et je ne me suis pas trompé: elle est technique, la boue refait son apparition avec la pluie. Plus bas, en sous-bois, je retrouve les mêmes soucis techniques que durant les étapes précédentes. Ceux que j'ai doublé en montant reviennent. Durant quelques instants, en contrebas du sommet, nous passons sur un magnifique singletrack en dévers, dans un paysage ouvert. Dommage que la météo soit telle ; en d’autres circonstances cet endroit doit être magnifique à traverser. L'étape du jour est intrigante car c'est celle qui doit nous faire passer par les trois pays. Nous longions la crête, et lorsque le troisième buffet apparait, je remarque que les plaques d'immatriculations alentours sont Slovaques. Cette fois ci, je mange des biscuits et des bananes. Le soleil a refait son apparition et je range le K-way maculé de boue.



Juste avant de partir, quelqu'un hurle mon nom : Michał vient d'arriver. Je songeais justement à lui et commençait à trouver bizarre le fait qu'il n'ait pas encore refait son retard, craignant qu'il n'ait dû abandonner. Ce n'est visiblement pas le cas, mais si la forme ni l'humeur ne semblent au rendez-vous aujourd'hui. Je le soupçonne en fait d'avoir laissé des plumes hier dans sa vaine course poursuite avec Wojtek... Je suis obligé de prendre congé de lui, car arrivé il y a quelques instants je me refroidis déjà, ce qui ne semble pas lui plaire non plus...


De nouvelles portions de singletracks saturés de boue et d'eau se suivent les unes les autres. Mais je découvre une technique que je regrette aussitôt de ne pas avoir exploité davantage : rouler dans les herbes hautes des prairies adjacentes. Et il y en a beaucoup en cette fin d'étape... Cette méthode a un double avantage: non seulement elle ne salit pas, mais elle lave ! Pignons et plateaux luisent à nouveau de propreté. Inconvénient: la végétation recèle de temps à autre des irrégularités piégeuses...


Roulant ainsi, je dépasse un bon nombre de concurrents que ce bourbier semble épuiser à petits feux, de plus en plus marchent résignés. Dans le creux d'une vallée, un gué nous fait franchir un torrent à même le lit, et nous passons sans nous apercevoir en République Tchèque. Quelques kilomètres plus tard, une descente nous ramène à la route, qui nous conduit au poste frontière de Jablunkov-Istebna: retour en Pologne ! Les derniers kilomètres nous réservent deux ou trois montées sur route. Je réalise à nouveau que Michał ne m'a toujours pas rattrapé, et, non sans un brin de sadisme, je prends un malin plaisir à terminer l'étape en puissance afin de concrétiser cette petite victoire. Un ultime morceau de forêt contenant quelques fantaisies dignes d'un circuit de BMX nous sépare du stade d'Istebna, dont la musique des hauts-parleurs nous nargue déjà depuis un petit moment.



Michał arrive alors que je finis de manger ma soupe à ligne d'arrivée. Ce n'est pas le moment de le chambrer... "Ça arrive, des fois y'a des jours sans...", consolais-je. Mateusz, homme frais du jour, est lui arrivé depuis un bon moment déjà. Les cheveux encore trempés de sa douche, son large sourire indique qu'il a deviné quel drame venait de se produire, sans que nous n'ayons encore parlé. Dorota, sa copine, nous a mijoté un succulent repas dont nous lui sommes tous infiniment reconnaissants, éreintés... L'inspection quotidienne du vélo, devenue désormais routinière, révèle un usage avancé des plaquettes de frein, mais pour la dernière étape, ça devrait encore le faire…

 

 




Etape 4 : Klimczok

Le réveil est dur. C'est comme si nous étions ici depuis au moins une semaine, tout est devenu routine. Les gestes sont lents, résignés. A mon tour de constater à quel point j'ai laissé des plumes lors de ma petite journée de gloire.


Mais, dehors, brille une lueur d'espoir. Cette lueur, c'est d'abord le lever de soleil, dans un ciel bleu immaculé. Qui plus est, n'a donné aucune averse durant la nuit, laissant entrevoir une étape digne de ce nom. L'autre lueur, et cela, tous les cyclistes parvenus à fin de la 3ième étape le savent, c'est la perspective d'être un "finisher": Si on est encore là, il est inconcevable de renoncer juste avant la consécration. Troisième heureuse surprise, une brève consultation du WIFI et du forum de l'épreuve nous apprend qu'en raison du fort taux d'abandon et de la forte fatigue ressentie par l'ensemble du peloton, la dernière étape est réduite à 50km pour 1900m. Ouf !


Une dernière fois, le peloton s'élance, plus serein que jamais: accélérations et mouvements d'humeur sont rares. On bavarde, on se dépasse prudemment dans les descentes. Durant lesquelles, tout au début, je suis à nouveau contraint de laisser passer tout un tas de gens au bagage technique mieux fourni que le mien. Je ne suis ni à mesure de suivre ni Michał, revanchard, ni Mateusz, résolvant au passage une équation sur laquelle j'hésitais encore: Un Mateusz au deuxième jour vaut toujours mieux qu'un Eric à son quatrième jour. Je franchis les deux premières montées à un rythme prudent, guère envieux d'aller me mettre dans le rouge trop tôt. Cependant, dans la seconde, raide mais que je me jure de terminer sans mettre pied à terre, ma fraicheur semble faire des envieux: "Vas-y ! Lache pas !" entendis-je de part et d'autre, compliments sincères qui boostent mon moral. Par les supporters: familles et amis de cyclistes venus à l'occasion, viellards et gamins habitant les villages traversés, tous nous hurlent en nous voyant passer. En d'autres circonstances, cela m'aurait amusé. Aujourd'hui, cela me va droit au coeur.


A l'issue de la seconde descente, le soleil commence à taper, et je sais que Klimczok, sommet du jour, sera la plus longue. Je suis parti couvert, fraicheur matinale oblige, et je n'ai qu'un maillot sans manches en dessous. Tant pis, je terminerai le Trophy en mode "Rambo"...


Jusqu'à présent, l'intégralité des sentiers étaient secs, et Klimczok ne déroge pas à la règle. Sommet excentré au Nord abritant une station de ski, dont nous atteignons le parking. Un étrange intermède de civilisation au milieu des sentiers sommitaux tout en crête, dont le peu de boue et l'ambiance nous régale, passant l'éponge quelques précédents épisodes calamiteux des derniers jours. Une descente rude, mais que je parviens à ma grande satisfaction à maitriser de bout en bout, nous ramène au plancher des vaches en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Depuis le début de ce Trophy, malgré mes déboires, mes efforts commencent à payer et je me sens de plus en plus à l'aise en descente.


J'aborde l'avant-dernière montée prudemment, mais quelques "murs" sur sa partie finale me la feront finalement passer en force, doublant au passage encore quelques concurrents. La fin se dessine. L'heure est de moins en moins aux calculs. La délivrance arrive, l'assaut final se rapproche !



La descente nous dépose dans les hauteurs de Wisła, et nous franchissons le barrage de la retenue des sources de la Vistule. Je connais la fin: la route longeant le palais présidentiel, le col Kubalonka, un fragment de piste emprunté lors d'une randonnée avec ma femme et mon fils l'automne dernier. Jamais je n'aurais imaginé que ma visite suivante aurait lieu en de telles circonstances ! Ces doux souvenirs me font redoubler d'énergie: à haute voix, je dédie mon sprint final à eux. Une dizaine de concurrents seront croqués durant ma montée à Kubalonka, entièrement faite sur le plateau du milieu. Quatre jours m'ont métamorphosé en guerrier. La fatigue ? Un lointain souvenir: les jours sont désormais tous les mêmes !


Une dense averse à caractère orageux se met à tomber au col. La descente vers Istebna a lieu en grande partie sur de petites routes asphaltées: il n'y a plus grand chose à gérer si ce n'est prendre ces derniers virages prudemment. Les gens sont plus nombreux que jamais sur le bas-côté. Mais quelques kilomètres avant le stade, nous traversons d'ultimes fragments de forêts et de prés détrempés par les averses des jours précédents. Aveuglé par l'excitation, je pousse encore, toujours plus fort: je ne veux laisser personne revenir.


Et soudain, la faute: des branches immergées en diagonale dans une flaque, me piègent : le vélo part imparablement en travers; grand vol plané avant. Mais, à ma grande surprise, je me relève dans le moindre mal, si ce n'est une légère égratignure au genou: cela n'aura pas fait plus mal qu'un bon placage dans le stade de Twickenham... Un groupe m'a rejoint. Electrifié, je me remets immédiatement à leur poursuite. Quelques ruelles à travers Istebna, et voici enfin l'instant tant rêvé. Dernier excès de zèle, simulacre de sprint final et poing levé. Le t-shirt vert "Finisher" m'est remis sur la ligne d'arrivée.


Michał, lui, achève de résumer l'étape à grands gestes devant une caméra de télévision, et me voyant, enchaine aussitôt : "Interviewez-le ! C'est le seul Français !". Mateusz est aussi arrivé récemment, nous sommes tous trois dans une fourchette de 20mn. Vélos lavés, nous mangeons le dernier repas, encore une fois préparé avec amour par Dorota, dans une ambiance tout d'un coup très détendue. La joie et le soulagement règnent. Wojtek nous appelle de Wrocław pour nous féliciter. Fini les tensions sournoises ; Michał reste le moulin à paroles qu'il a toujours été, mais aujourd'hui, je m'en fiche. Lui et moi avons le Tshirt Finisher et nous partageons une bière. Après tout, c'est un personnage amusant, je l'aime bien, et sans son petit côté Tartarin de Tarascon, ce ne serait pas le vrai Michał.


La maison enfin lavée, les voitures chargées, l'heure coïncide avec la remise des prix. Evidemment, nous sommes bien loin des podiums... Passé la cérémonie, tous les Finishers posent pour une photo de groupe, dans une ambiance un peu "colonies de vacances". Mais quelle colonie... Nous repartons pour une dernière cinquième étape, elle aussi longue, le retour en voiture à Wrocław, achevé à 22h... Mais qu'il fait bon être assis dans un fauteuil !

 

 



Epilogue et conclusions



Je me classe 259ième au bout de 25 heures de course. Environ 115 des 430 participants initiaux a abandonné en route ! Michał est 221ième, une petite heure avant moi, et le tandem (théoriquement frauduleux..) Wojtek-Mateusz se hisse à une envieuse 156ième place.


Je suis relativement satisfait du bilan mécanique de ces quatre jours extrêmes: je les ai tous fait avec le même jeu de plaquettes de frein, chose parait-il rare (peut-être pour la simple raison que j'ai tant marché en descente !). Je n'ai eu aucune crevaison, chose elle aussi rare. Ma seule avarie aura été la chaine en fin de 2ième étape, et dans une moindre mesure, le dérailleur capricieux à la fin de la première. Je n'ai perdu en tout et pour tout que cinq minutes pour raisons techniques, auxquelles on peut à la rigueur ajouter le lavage dans la rivière. J'ai chuté trois fois sans gravité. Paradoxalement, durant les deux journées de beau temps... Evidemment, le qualificatif de "milieu de classement" de ma 259ième place est discutable au vu du nombre d'abandons. Ces derniers sont de natures diverses: Casse mécanique, accidents, raisons de santé, ou tout simplement ceux qui ne se sont pas présentés le matin suivant. A ceux qui argueraient que "oui mais", je répondrai simplement que s'ils avaient vraiment pu, pourquoi alors n'ont-ils pas continué. Pour ceux qui invoquent le pas-de-bol suite à une fatale chute, casse, ou encore avarie, ça ne tient pas la route non plus. Le Trophy est une couse que l'on doit aborder avec un esprit un peu "Paris-Dakar", et où ne compte pas uniquement la condition physique : il s'agit de préserver sa monture, et de se préserver soi-même. J'ai fait les 4 jours avec un sac à dos contenant outils et chambres à air. Partout où j'ai vu le risque, j'ai marché, quitte à parfois me ridiculiser.


J'ai passé le vélo en revue chaque soir, et souvent à contrecœur. Je ne suis pas expert en maintenance, mais j'ai toujours suivi la même ligne, celle du bon sens, et de l'adage "mieux vaut prévenir que guérir". Enfin, et puisque l'on parle de santé : moi aussi je tousse aussi, comme beaucoup. Mais j'ai tenu bon. Les jours suivant révèleront la véritable étendue des séquelles. Positives et négatives... Alors oui, en quatre jours, c'est indéniable, mon corps s'est transformé: mollets, cuisses et fessiers ont acquis un volume et une vigueur jamais vus auparavant. 25 heures de crispation sur le guidon ont également mis avants bras et triceps à rude épreuve, comme si j'avais passé mon temps à faire des pompes. Malgré les gants, la peau de mes mains est devenue de la corne, incrustée de terre, suite à d'innombrables changements de vitesse. Mais mon organisme entier a aussi trinqué. De violentes douleurs dans le dos, durant de simples gestes comme lacer mes chaussures, ou encore dans les épaules, furent ressenties une semaine entière. Semaine durant laquelle je me couchai chaque jour à 21h, et j'eus un appétit d'ogre, mangeant comme deux à la cafétéria au travail, sous les yeux éberlués de mes collègues.


En résumé, jamais je n'aurais estimé à quel point le corps humain est capable de s'accoutumer à de telles conditions extrêmes, mais aussi besoin du temps équivalent pour re-parcourir le chemin en sens inverse. Si l'on me demande que faut-il faire pour bien se préparer au Trophy, ou ce que j'aurais fait si je l’avais pu, pour mieux me préparer, je n’irai pas par quatre chemins: rouler, rouler, et encore rouler. Pas seulement sur route. Autant de kilomètres que possible, sur un terrain aussi semblable que possible. L'hiver tardif ne nous a pas facilité la tâche, mais je pense avoir assuré le minimum syndical.



Beaucoup de mes "frères d'armes" de ce Trophy sont célibataires, ou disposent pour une raison ou une autre de beaucoup de temps pour ce genre de chose. Pour moi, jeune père de famille, ce ne fut pas toujours une mince affaire de tout concilier. J'irais même jusqu'à dire que pour quelqu'un de trop "normal", sans la volonté de ramer contre vents et marées, sans ce petit grain de folie, c'est mission impossible. Ce Beskidy Trophy restera avant tout une belle expérience, sur beaucoup d'aspects, bien au-delà de l'horizon sportif.


Encore une magnifique expérience de la Pologne, d'une région d'Europe, par-delà des frontières, des gens, à vélo ou non, qui appartiennent à ce monde. Des gens, comme expliqué plus haut, forcément tous particuliers. Un voyage enfin avec et à travers les copains, et leur découverte ; une jolie fable de notre microcosme amateur, pleine de croustillantes anecdotes qui n'ont pas fini d'être racontées...


Eric Visentin

Publié par Bastien
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